Retrouver le regard de l'enfance
Dans Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry dédie d'abord son livre à son ami Léon Werth, adulte capable de comprendre les livres pour enfants et qui souffre de la faim et du froid en France. Il corrige ensuite sa dédicace pour l'adresser à Léon Werth enfant. Cette ouverture rappelle que les adultes ont été des enfants, même lorsqu'ils l'oublient.
Un dessin incompris
À six ans, le narrateur dessine un boa qui digère un éléphant. Les adultes prennent sa silhouette pour un chapeau. Il dessine alors l'intérieur du serpent, mais leurs conseils scolaires le découragent de devenir peintre. Il devient aviateur ; la géographie lui sert réellement à s'orienter. Il conserve son premier dessin pour éprouver la compréhension des adultes et adapte ensuite ses conversations à leurs préoccupations. Sa solitude est donc aussi l'absence de quelqu'un avec qui parler véritablement.
Le mouton et la caisse
Une panne immobilise son avion dans le Sahara. Il est seul, sans mécanicien ni passager, très loin des régions habitées, avec de l'eau pour huit jours. Au lever du jour, un petit garçon lui demande un dessin de mouton. Malgré le lieu, cet enfant ne paraît ni perdu ni épuisé. Il reconnaît immédiatement l'éléphant dans le boa, mais refuse cette image : le serpent est dangereux et l'éléphant encombrant. Trois dessins sont ensuite refusés : un mouton paraît malade, un autre est un bélier à cornes, le dernier semble trop vieux. Une simple caisse contenant un mouton invisible satisfait enfin sa demande. L'imagination permet une compréhension que le dessin détaillé ne garantissait pas.
Le petit prince pose obstinément des questions et répond rarement à celles du pilote. Ses confidences permettent de découvrir progressivement son origine. Il juge inutile d'attacher le mouton, car sa planète est minuscule, à peine plus grande qu'une maison. Le narrateur estime qu'il s'agit de B 612, sans présenter cette identification comme une certitude absolue.
Les apparences et les chiffres
Dans le récit, un astronome turc observe B 612 en 1909, mais son costume empêche ses collègues de le croire. Lorsqu'il présente de nouveau sa découverte en 1920, habillé à l'européenne après une obligation imposée dans son pays, il est accepté. La démonstration n'est pas devenue meilleure : le regard porté sur son auteur a changé. Les adultes décrits préfèrent aussi l'âge, le poids et la fortune aux goûts ou à la voix d'un ami. Ils apprécient une maison à son prix plutôt qu'à ses briques roses, ses fleurs et ses colombes. Le narrateur écrit et redessine pour ne pas oublier son ami ; il reconnaît ses propres difficultés à préserver le regard de l'enfance.
Prendre soin d'un monde fragile
Les baobabs et les couchers de soleil
Le mouton pourrait manger les jeunes arbustes, d'où l'intérêt du petit prince pour lui. Sur sa planète, les graines restent invisibles avant de germer. Les jeunes baobabs ressemblent aux rosiers : il faut les reconnaître puis les arracher régulièrement. Devenus grands, leurs racines risquent de faire éclater ce monde minuscule. Un habitant paresseux a négligé trois arbustes : son exemple montre le danger du retard. La toilette de la planète suit la toilette personnelle ; la discipline quotidienne prévient une catastrophe. Le narrateur insiste exceptionnellement sur cette leçon et sur son dessin parce qu'il ressent l'urgence d'avertir les enfants.
La petite taille de sa planète permet au petit prince de retrouver le coucher du soleil en déplaçant sa chaise. Au chapitre VI, il raconte en avoir vu quarante-trois en une journée. Il associe les crépuscules à la tristesse, mais ne répond pas lorsqu'on l'interroge sur sa peine ce jour-là.
Une fleur à protéger et à comprendre
Le mouton peut aussi manger une fleur, malgré ses épines. Occupé par un boulon, le pilote répond d'abord sans réfléchir que les épines sont de la méchanceté. Le petit prince les présente au contraire comme les faibles défenses de fleurs naïves. Il refuse que les calculs d'un homme se disant sérieux comptent davantage que la survie de l'être aimé. Le pilote abandonne ses outils pour le consoler et promet notamment une muselière.
La fleur particulière du petit prince provient d'une graine d'origine inconnue. Elle prépare longuement ses pétales avant de paraître au soleil, réclame de l'eau et se montre vaniteuse. Ses quatre épines lui font prétendre résister aux tigres ; elle craint pourtant les courants d'air. Elle réclame un paravent et un globe pour la nuit. Venue comme graine, elle ne peut avoir connu les pays qu'elle commence à évoquer. Sa toux cherche alors à détourner l'attention et à culpabiliser son compagnon.
Le petit prince comprend ensuite qu'il aurait dû juger la fleur sur ses actes, son parfum et sa présence, plutôt que sur ses paroles. Il reconnaît qu'il était trop jeune pour savoir l'aimer. Au départ, elle reconnaît ses torts, lui avoue son amour, lui souhaite le bonheur et refuse le globe. Elle accepte de supporter quelques chenilles pour connaître les papillons. Elle le presse de partir afin de cacher ses larmes.
Le départ
Avant de partir, le petit prince range sa planète, arrache les dernières pousses de baobabs et ramone ses deux volcans actifs, utilisés pour chauffer le petit déjeuner, ainsi que son volcan éteint, par précaution. Ces gestes relèvent du monde imaginaire du récit. Il arrose sa fleur une dernière fois ; les tâches familières deviennent précieuses parce qu'il pense ne pas revenir. Le narrateur suppose qu'il voyage grâce à une migration d'oiseaux sauvages.