Le figuier et le blastophage : une association exceptionnelle
Le figuier commun, Ficus carica, entretient une relation très étroite avec une minuscule guêpe appelée blastophage (Blastophaga psenes). Cette association existe depuis des dizaines de millions d’années et constitue un exemple remarquable de mutualisme : chacun des deux organismes dépend de l’autre pour accomplir une partie essentielle de son cycle de reproduction.
Le figuier a besoin du blastophage pour transporter le pollen d’une figue à une autre. De son côté, le blastophage utilise certaines figues comme lieu de ponte et de développement de ses larves.
Une figue n’est d’ailleurs pas un fruit simple. C’est un réceptacle charnu refermé sur lui-même, appelé sycone, à l’intérieur duquel se trouvent de nombreuses petites fleurs. Une petite ouverture, l’ostiole, permet aux blastophages d’entrer et de sortir.
Deux types de figuiers jouent des rôles différents dans ce mécanisme :
- Le caprifiguier porte des fleurs mâles produisant du pollen et des fleurs femelles dans lesquelles les blastophages peuvent pondre.
- Le figuier domestique porte principalement des fleurs femelles capables de produire des graines, mais dans lesquelles le blastophage ne peut généralement pas pondre.
La différence essentielle se trouve dans la morphologie des fleurs femelles. Chez le caprifiguier, leur style est suffisamment court pour que l’ovipositeur de la femelle blastophage puisse atteindre l’ovule. Chez le figuier domestique, le style est plus long : la guêpe apporte le pollen mais ne peut pas déposer son œuf.
Le caprifiguier assure ainsi essentiellement la reproduction et la conservation du pollinisateur, tandis que le figuier domestique assure la production de graines fertiles et de figues comestibles.
Pollinisation, ponte et développement des blastophages
La reproduction du figuier repose sur un décalage important entre la maturité des fleurs mâles et celle des fleurs femelles.
Lorsque les fleurs femelles présentes dans une figue sont réceptives, le pollen des fleurs mâles de cette même figue n’est généralement pas encore mûr. À l’inverse, lorsque les fleurs mâles libèrent leur pollen, les fleurs femelles de la figue ne sont plus réceptives.
Le pollen doit donc être transporté d’une figue à une autre, ce que réalise le blastophage.
Dans les figues du caprifiguier, les œufs de blastophages sont pondus dans les ovules des fleurs femelles. L’ovule parasité ne devient pas une graine normale : il se transforme en galle, dans laquelle la larve se développe.
Les blastophages mâles et femelles présentent ensuite des comportements très différents :
- Les mâles sont dépourvus d’ailes.
- Ils sortent les premiers de leurs galles.
- Ils fécondent les femelles encore présentes à l’intérieur de la figue.
- Les femelles ailées quittent ensuite leur galle et gagnent l’extérieur.
Au moment où les femelles sortent, les fleurs mâles du caprifiguier libèrent leur pollen. Les petites guêpes se couvrent alors de grains de pollen.
Une partie de ce pollen reste retenue sur leur corps, notamment dans les replis de l’abdomen. Lorsque la femelle pénètre ensuite dans une nouvelle figue, le pollen peut se déposer sur les stigmates des fleurs femelles.
Deux situations sont alors possibles.
Si la femelle pénètre dans un caprifiguier, elle peut atteindre les ovules grâce à son ovipositeur et y pondre. Une nouvelle génération de blastophages se développe.
Si elle pénètre dans un figuier domestique, les styles sont trop longs. Elle tente de pondre, mais son ovipositeur n’atteint pas les ovules. En revanche, elle dépose le pollen qu’elle transporte : les fleurs sont pollinisées sans être parasitées et peuvent produire des graines fertiles.
Les différentes formes de reproduction du figuier
Toutes les figues ne nécessitent pas forcément une pollinisation pour atteindre leur maturité.
Certaines variétés de figuiers domestiques sont parthénocarpiques. Leurs figues peuvent grossir, devenir charnues et mûrir sans que les fleurs aient été fécondées.
Dans ce cas, les graines présentes dans la figue ne résultent pas d’une fécondation normale et ne permettent généralement pas de reproduire fidèlement la variété.
À l’inverse, lorsqu’une figue est correctement pollinisée, les graines peuvent être fertiles. Mais un semis ne produit pas nécessairement un arbre identique à l’arbre d’origine. La reproduction sexuée mélange les caractères génétiques.
C’est pourquoi les variétés cultivées sont surtout multipliées par bouturage. Un rameau prélevé sur un figuier donne un nouvel arbre génétiquement identique au pied d’origine et permet donc de conserver précisément ses qualités.
La culture du figuier est très ancienne. Des figues provenant de formes parthénocarpiques ont été retrouvées sur des sites néolithiques vieux de plus de 11 000 ans, ce qui place le figuier parmi les plantes très anciennement domestiquées par l’être humain.
Le cycle reproductif au cours de l’année
Le fonctionnement du figuier et du blastophage forme un cycle continu dans lequel plusieurs générations de figues se succèdent.
En hiver, certaines petites figues du caprifiguier, appelées mamme, restent sur les rameaux. Elles contiennent des galles dans lesquelles les larves de blastophages passent la mauvaise saison.
Au début du printemps, les blastophages arrivent à maturité. Les mâles sortent d’abord, fécondent les femelles, puis les femelles ailées quittent les mamme. Sur le caprifiguier commencent alors à se développer les profichi, une nouvelle génération de figues.
Au printemps, les femelles blastophages pénètrent dans les jeunes profichi. Les fleurs femelles qui s’y trouvent possèdent des styles courts, ce qui permet aux guêpes de déposer leurs œufs dans les ovules. Les larves se développent ensuite dans les galles.
À la fin du printemps et au début de l’été, les blastophages de cette nouvelle génération arrivent à maturité. Les mâles fécondent les femelles, tandis que les fleurs mâles du profichi produisent leur pollen.
Les femelles ailées sortent alors des profichi en emportant ce pollen avec elles.
Au début et au cours de l’été, ces femelles cherchent de nouvelles figues réceptives. Elles peuvent prendre deux directions :
- entrer dans de nouvelles figues du caprifiguier et y pondre les œufs qui formeront la génération suivante
- entrer dans les figues de fin d’été du figuier domestique et les polliniser sans pouvoir y pondre
Les nouvelles figues du caprifiguier contenant des blastophages poursuivront leur développement et certaines deviendront les mamme qui passeront l’hiver.
Les figues du figuier domestique, quant à elles, grossissent progressivement durant l’été.
À la fin de l’été et au début de l’automne, elles atteignent leur maturité. Lorsqu’elles ont été pollinisées, elles peuvent contenir des graines fertiles. Les variétés parthénocarpiques peuvent également produire des figues mûres sans fécondation.
Le cycle peut donc être résumé ainsi :
- Les blastophages passent l’hiver dans les mamme du caprifiguier.
- Les femelles sortent au printemps et pondent dans les profichi.
- Une nouvelle génération de blastophages se développe.
- Les femelles quittent les profichi chargées de pollen au début de l’été.
- Elles pondent dans de nouvelles figues du caprifiguier ou pollinisent les figues du figuier domestique.
- Les figues domestiques mûrissent en été et en automne, tandis qu’une nouvelle génération de blastophages se prépare à passer l’hiver dans les mamme.
Caprifiguier : mamme → blastophages → profichi → blastophages chargés de pollen → nouvelles mamme.
Figuier domestique : figue réceptive → arrivée du blastophage chargé de pollen → pollinisation → formation des graines → maturation de la figue.
Dispersion des graines et pérennité du figuier
Lorsque les figues arrivent à maturité, leur pulpe devient tendre, sucrée et attractive pour de nombreux animaux, notamment les oiseaux.
Les graines peuvent alors être dispersées de plusieurs façons. Certaines sont transportées avec des fragments de pulpe, d’autres sont ingérées puis rejetées dans les déjections. Elles peuvent ainsi être déposées loin de l’arbre d’origine, parfois dans des fissures rocheuses, des murs ou des endroits difficiles d’accès.
Le figuier possède un système racinaire capable de profiter de très petites réserves d’eau et de s’insinuer dans des fissures, ce qui explique sa capacité à s’installer dans des milieux rocheux ou sur de vieux murs.
La survie de l’espèce repose donc sur plusieurs mécanismes complémentaires : pollinisation par le blastophage, reproduction sexuée, parthénocarpie chez certaines variétés, multiplication végétative et dispersion des graines par les animaux.
L’ensemble forme un système biologique particulièrement élaboré dans lequel le figuier assure simultanément la survie de son pollinisateur et sa propre reproduction.